Initiation d'Amaric

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Chapitre Un

Dans le beau royaume de Dryfell, au sud de Tarnelion, Vercourt, paisible petit village, est confortablement niché dans le giron de Bois-Joli…
Le jeune Amaric aimait à musarder sur les sentiers des bois… C’est là qu’il se sentait vraiment chez lui, c’est là qu’il se sentait exister ! 
En ce beau début du mois de Nourricière, Amaric, adossé au tronc d’un vieil acacia tout ridé, écoutait, les yeux fermés, éclater les bourgeons alentour, et les feuilles se défroisser dans la douceur de sa compréhension. 
Depuis qu’il avait découvert l’écoute et le sentir, le jeune garçon n’avait jamais cessé de s’émerveiller de la douce musique du début de Bergonaire. Et cette fois encore il se laissa envoûter : il suivit la sève monter à travers l’épaisse écorce de l’acacia…

Le temps avait dû sacrément passer ! Le jeune garçon ne s’en rendit compte qu’à la torpeur qui, insidieusement, s’était installée dans son corps et à la fraîcheur de l’air encore piquante qui caressait la peau de ses bras nus, imberbes d’une enfance encore toute proche. 
Il ouvrit les yeux et la lumière du jour l’éclaboussa de son engouement trompeur, l’invitant à rester encore et à laisser son regard musarder… Il n’eut pas le temps de se laisser séduire car devant lui, assis, un loup d’une blancheur quasi surnaturelle le regardait de ses yeux azurs. 
Amaric ne retint que la transparence de ce bleu intense, que cette sagesse d’un autre temps qui venait du fond des âges… 
Le jeune garçon ne savait plus s’il fallait avoir peur ou céder à l’étonnement… Mais ce qui lui sembla certain, c’est qu’il n’était plus question de partir : le loup était si près que toute retraite lui était impossible, et l’enfant trop curieux pour songer à bouger. 
Ils restèrent ainsi fort longtemps à se regarder, à s’écouter respirer et à s’échanger leur odeur, sans que ni de l’un ni de l’autre un cil ne bougeât ! 
Bien sûr, ce fut Amaric, qui esquissa le premier geste…
Tout doucement, il se risqua à avancer la main, paume ouverte en signe d’amitié…
Le loup retroussa des babines rouges sur une dentition acérée et immaculée. Un grondement sourd, à peine audible, fit vibrer l’air. Tout en continuant à tenir le gamin en respect, l’animal tendit le cou pour sentir la main du garçon, puis il recula, tapi au sol, en faisant rouler les muscles puissants de son échine hérissée, avant de disparaître dans les feuillus du bois. 
Il fallut qu’Amaric attende encore un moment afin qu’il se ressaisisse et sente à nouveau le sang circuler dans son corps, pour comprendre qu’il avait eu tout compte fait le souffle coupé…

Le soleil descendait, tout or éclatant, teignant l’herbe et tout ce qui était vert de reflets jaunes ; il était plus que temps de partir ! 
Lorsque le garçon entra dans le village, les chandelles luisaient à travers les fenêtres des maisons : il était tard ! Très tard et la mère d’Amaric allait encore le houspiller. Alors il courut jusqu’à la porte familiale où il s’arrêta, essoufflé, les joues fraîches et rouges. 
Il mit de l’ordre dans ses émotions et se composa un visage uni avant d’entrer. Sans mot dire, il se dirigea au pied de l’âtre de la cheminée, et attendit, en regardant du coin de l’œil, la grande tablée. Le père, ses frères, la tête dans leur auge, ne s’étaient même pas interrompus et achevaient de laper bruyamment leur porée. On pouvait entendre les cuillères racler le fond des écuelles, dans l’indifférence totale de sa présence. 
La mère leva ses yeux las sur cet enfant que tous, ici, considéraient comme un niais. 
-Mais où étais-tu donc encore passé ! Toujours à flâner et baguenauder, hein ! s’écria-t-elle excédée. 
L’enfant jeta un regard rapide, impassible, sur le fond de soupe où quelques légumes épars commençaient à se figer, cernés d’une graisse blanchâtre, dans le bol qu’elle lui tendit… 
Mais la mère l’ignorait déjà, absorbée qu’elle était dans ses propres occupations… Amaric ne s’en affligea pas ; il avait prit l’habitude d’être rabroué… Il avait appris à aimer sa solitude ! 
Il engloutit rapidement sa soupe trop froide et son quignon de pain qui commençait à rassir. Il effaça toutes traces de sa présence, alla embrasser sa mère qui ne lui rendit qu’un baiser froid, à la débarrasse… De cela aussi Amaric avait appris à se satisfaire. 
-N’oublies pas de nettoyer l’étable demain matin, après la traite ! 
-Oui m’man ! 
-Ha que n’ai-je un fils qui ait les deux pieds sur la terre, plutôt que cette bouche inutile à nourrir ! 
Mais Amaric savait quand son cœur ne devait pas entendre pour ne pas avoir mal ! Alors il n’entendit pas, préférant rester attaché au souvenir du grand loup blanc, là bas… quelque part dans les bois.

Le lendemain, le jeune garçon se leva aux aurores, impatient qu’il était de partir… Il nettoya l’étable, après qu’il eut été obligé d’attendre la fin de la traite et qu’on envoya paître les vaches au champ. Il n’attendit pas qu’on lui donna d’autres tâches pour prendre la poudre d’escampette, aussi vif que l’éclair ! 
Amaric courut d’une traite jusqu’à l’orée ; là il s’arrêta un court instant pour reprendre son souffle et aussitôt repartir de plus belle, pour se laisser tomber sous le vieil acacia de la veille. Amaric sentait son cœur battre douloureusement… Non parce qu’il avait courut ! Pas plus parce qu’il avait peur, que nenni !… Il voulait seulement que le loup revienne, au moins pour se prouver qu’il n’avait pas rêvé ! 
L’enfant était à l’affût du moindre mouvement d’air, du moindre bruissement de feuille… Il sentait l’impatience monter en lui, telle une jauge que le temps remplissait avec un malin plaisir et il dut se faire violence pour ne pas bondir et partir à la recherche du loup. 
Le temps passa comme une caresse sur l’agitation du garçon, chauffant l’air matinal transparaissant d’une ramure à peine verdissante, sur sa peau alanguie, jusqu’à ce qu’il fut plongé dans un assoupissement qui le berça dans une semi-inconscience…
Entre le rêve et l’ambiguïté de sa réalité, Amaric sentit un léger frôlement dans l’air. Ce fut une odeur puissante et musquée qui le ramena céans. Il entrouvrit les yeux et vit à travers l’ombre de ses cils, le mufle noir et brillant du loup. L’enfant sentit le souffle tiède de l’animal si près de sa pommette, qu’il en eut le souffle coupé… Il sentit la fraîcheur humide de la truffe, sur le velours de sa joue, cherchant l’odeur du garçon.

Le grand loup rauqua doucement ; il avait identifié Amaric, il vint se coucher contre le flanc du garçon, après avoir tourné et retourné sur lui-même, pour trouver sa place et posa son énorme tête sur les jambes du garçon. 
Amaric sentit la douce chaleur de l’animal l’envoûter sereinement et lorsque la paix revint dans son esprit, qu’il put à nouveau ressentir les chuchotements de l’air, il ne put résister au plaisir de fourrager dans l’épaisse fourrure, douce comme de la soie… Ainsi, il n’avait pas rêvé ! Le loup existait bel et bien. Alors, rassuré et heureux, l’enfant s’assoupit, en toute sécurité…
Amaric avait pris l’habitude de ses étranges rendez-vous fréquents… Il avait pris goût à la paix et à l’harmonie des bois… Il lui semblait qu’à travers son regard le loup lui parlait de l’Ancienne Magie et des Dieux oubliés… Que la Terre était plus qu’un champ labouré… Que l’Air annonçait plus que la pluie ou le froid… L’Eau ne servait pas seulement à abreuver et le Feu savait beaucoup plus que chauffer ou fertiliser…
Amaric voulait savoir, comprendre… Comprendre comment les choses de la Vie avançaient pour pouvoir aller dans ce sens qu’il aimait tant !... Pourquoi ce loup ?... Pourquoi était-ce lui qui avait été choisi ? 
Il ne voyait qu’une personne pouvant lui apporter des réponses et il n’était pas enchanté d’aller la voir…