Journal de Reuel Faron

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9ème jour de Brumeuse

Nousvenons enfin d’arriver à Tarnelion. C’était presque un rêve, un soulagement et j’ai encore du mal à réaliser que ce soir, nous dormirons sur une literie rembourrée de paille fraîche, avec un toit au-dessus de nos têtes.

Je crois que nous avons laissé une impression pitoyable, celui d’un équipage dépareillé, revenu d’on ne sait quelle contrée… ou des pauvres types venus chercher travail, rejoindre un tercio ou une compagnie. Nous étions crottés de la tête aux pieds, les montures de bâts fourbues et exténués et notre étendard, de sinople barré d’un croissant de sable empalé sur trois lances- flottait mollement et pauvrement en haut de sa hampe. J’avais moi-même du mal à me rappeler si nous venions en vaincus ou en vainqueurs…

Maisnous étions vivants et seul cela comptait. Sermund, la barbe agglomérée par la crasse, n’arrêtait pas de nous répéter que c’était la vie, qu’elle était une cruelle amante, que plus on l’aimait, et bien, plus on partait vite, étreint par la mort. Des poncifs du genre. Mais il y avait une vérité profonde dans son propos. Il ne vaut mieux pas aimer la vie, car une fois, pris dans le filet de la bataille, la peur de mourir devenait très mauvaise conseillère. Et quand je regarde les survivants, je constate qu’il ne reste que les téméraires, les désespérés, les sans peur et sans reproche, les endurcis qui ont abandonné leur cœur et leur esprit quelque part, les psychopathes et les hargneux… Les meilleurs, en somme.

Je ne peux m’empêcher de frissonner quand je repense que près de la moitié des nôtres sont tombés là-bas, dans ce lieu qui leur servira de tumulus, de catacombes. Il y a deux nuits, j’ai rêvé que je revenais là-bas, une sorte de pèlerinage morbide. Que j’entrais dedans et que je voyais mes frères d’arme allongés dans des alvéoles, momifiés, à moitié décomposés, les mains crispées sur leur arme. Et je voyais leur visage, leurs orbites caves, leur nez rongé par la corruption post-mortem, et l’os de leurs mâchoires, recouvert de restes de peaux parcheminés… Mâchoires qui béaient dans un interminable cri d’effroi, un gargouillement effroyable, une exhalaison, un dernier soupir. Avant de hurler de colère.

Ce mauvais songe m’a secoué les entrailles, j’en ai vomi dans mon sommeil. Le lendemain matin, aucun ne m’a fait la moindre remarque. Nous nous comprenions. D’ailleurs, le Lieutenant Volo, à qui j’ai présenté le récit des événements couché sur ces pages comme je lui avais promis, n’a lâché, avec une grimace tordue, qu’un lapidaire : « De quoi dégueuler son âme ».